START ME UP

START ME UP

1.
Par les temps qui courent, le CNRS, vaisseau amiral de la recherche française, a décidé de se mettre au diapason des souhaits du chef de l’Etat: tandis que la France devient une start-up nation, nation dont les enfants sont encouragés à rêver devenir millionaires (le devenir vraiment, c’est une autre affaire, vous connaissez sans doute cette histoire de ressources finies, de jeu à somme souvent complètement nulle, etc., qu’on appelle l’économie) – les organismes de recherche se font doucement mais sûrement géants incubateurs de start-up, comme on dit, massives pépinières de l’innovation, comme on écrit aussi parfois, en abusant visiblement de la métaphore horticultrice.
Et de fait, comme nous l’apprend la communication du CNRS, ça incube et ça pépine sec.
Si la nouvelle direction du CNRS a intégré dans sa lettre initiale envoyée aux personnels l’objectif de favoriser les start-up issues de son giron, les actes n’ont en effet pas traîné.
Cet automne, le CNRS propose à ses chercheurs « CNRS X Start-up », un événement conçu pour rapprocher les « entreprises innovantes » et le CNRS. Le chercheur y trouvera “4 ateliers participatifs“, une table ronde, etc. Des représentants de start-ups fondées par des chercheurs du CNRS pourront dialoguer avec les chercheurs ordinaires, et leur expliquer le chemin difficile mais gratifiant de la création de sa propre start-up. La table ronde, elle, nous permettra d’apprendre comment le CNRS « accompagne » ses start-up.
Ce mot d’accompagnement est ambigu : les chercheurs étant majeurs on ne voit pas trop pourquoi il faudrait les accompagner au travail; les compétences de l’administration interne du CNRS étant bien connues des chercheurs, on ne voit pas trop comment dans la jungle du privé elles serviraient à quoi que ce soit. (La métaphore qui vient à l’idée ici, c’est l’animal né au zoo qu’on remettrait dans son habitat d’origine – il survivrait 12 minutes au maximum, comme ceux qui ont vu Madagascar le savent.) Ou alors le CNRS financerait les start-ups, mais si c’est le cas, on peut à juste titre s’en offusquer (puisqu’il financerait d’autant moins la recherche, les chercheurs, etc., toutes ces choses si furieusement ancien monde…)

Parmi les start-ups présentes, dont on reconnaît à certaines, très honnêtement, les mérites de l’ingéniosité et de l’utilité, on a aussi Nextmind, une start-up visiblement liée à l’informatique qui nous propose de « Interact with the world simply by thinking. » On conseille à ses fondateurs de se renseigner un peu: interagir avec le monde en mobilisant sa pensée, c’est ce que les humains font depuis le pléistocène au moins. Mais bien sûr, on communique mieux avec des grands mots, qu’avec des petites descriptions (comme par exemple, « Nextmind vous propose des moyens complexes et onéreux pour éteindre à distance votre four à microondes. »: un tel slogan honnête ferait un four.)

Signe additionnel de cette nouvelle orientation du CNRS, donc, et de la prégnance du délire « start-up », la « lettre innovation » du CNRS. Celle-ci vante les produits innovants développés par le CNRS et débouchant sur une application marchande. L’un des concepts phares est renversant: les chercheurs ont mis au point « un dispositif embarqué qui indique au surfeur le meilleur moment pour se lever et prendre la vague. » Les mauvaises langues diraient que le réveil, de fait, a déjà été inventé, et que tout surfeur qui sait lire devrait pouvoir s’en servir. Mais bien entendu il s’agit d’autre chose, une « planche connectée », comme on dit aujourd’hui des enceintes, des voitures, des montres, des vêtements, et de tous ces nouveaux gadgets s’insérant dans le quotidien des humains pour à n’en pas douter le transformer à moyen terme en « cauchemar climatisé » (selon le génial mot d’Henry Miller).
La planche connectée du surfeur, donc lui indique quand s’élancer sur la bonne vague. Peu parmi nous sont surfeurs; on ne saurait donc dire si notre intuition que cette « planche connectée » fait un contresens total sur l’essence du surf est correcte. Car selon nous l’apprentissage du surf a précisément à voir avec un savoir incorporé, embodied comme on dit en anglais, un savoir qui ne processe (traite) pas des informations perceptives pouvoir pour envoyer un signal moteur, mais qui synchronise plutôt via le corps lui-même les variations du monde et des variations motrices, si bien qu’apprendre le surf serait progressivement réaliser un tel embodiment. De sorte que faire reposer l’apprentissage sur un dispositif computationnel de traitement l’information constituerait une radicale erreur de catégorie…
Quoi qu’il en soit le problème posé par ces nouvelles orientations du CNRS n‘est pas de résoudre ce conflit entre paradigmes computationnalistes et paradigmes embedded/embodied en sciences cognitives (du surf) – même si la mise en exergue d’une telle start-up indique un peu dans quel paradigme, pour ne pas dire dans quelle idéologie, se place la direction centrale du CNRS…
Mais les vertus comparées des diverses start-up que le CNRS érige en modèle ne sont évidemment pas la question. Le problème posé par ce genre d’événements et d’annonces, et surtout la stratégie qui les sous-tend, concerne la mission même du CNRS, la définition de la recherche scientifique, et l’allocation des ressources. Et le diagnostic qu’on portera à la fin de toutes les analyses de ce genre convergerait avec le sens de beaucoup d’autres opérations en cours et tiendra en un seul mot : la dépossession de la recherche. Mais concentrons nous sur cette vogue de la start-up CNRS.

2.
Le problème est donc le suivant : pourquoi donc le CNRS devrait-il s’investir directement dans la création de start-ups ? Ce qui veut dire la fois : est-ce sa réelle vocation ? et, à considérer que, de fait, il a vocation à lancer certaines start-ups qui exploiteraient ses résultats et ses compétences, quelle part de son budget devrait-elle être allouée à cela ? Quelles conséquences retomberaient sur l’évaluation en son sein: faut-il monter une start-up pour être un bon chercheur ? Plus sérieusement, ne peut-on pas légitimement craindre que les voies de recherche qui pourraient potentiellement donner lieu à des start-up soient alors privilégiées d’une manière ou d’une autre ?
Encore une fois, nous n’avons aucune objection de principe contre « l’innovation », concept invoqué systématiquement dès lors qu’on s’interroge sur les justifications de ces tournants dans la politique de recherche (concept incluant d’ailleurs l’inénarrable ‘innovation de rupture’) – si ce n’est que le terme est trop vague pour qu’il puisse être tourné en objectif concret. A la limite, on pourrait justement en faire une religion…
On ne fétichise pas non plus ici la recherche ‘fondamentale’ contre la recherche ‘appliquée’. Seulement, telle qu’elle se dessine, la stratégie du CNRS, soucieux à la fois de cocher toutes ls cases de l’excellence internationale et de faire fleurir cent fleurs de start-up, nous parait effrayante. D’un côté, on privilégiera les topiques et les problèmes de recherche dite fondamentale susceptibles de donner lieu à des gros financements internationaux, les seuls à garantir le label de l’excellence (problèmes et topiques construits dans une architecture de la grosseur qui mêle agences de financement, journaux à impact facteur massif, universités reconnues ‘excellentes’, etc.) ; de l’autre, on poussera à des recherches applicables, in fine susceptibles de donner lieu à des start-ups. Il faudrait être aveugle pour ne pas voir qu’il y a là une vraie cassure avec les orientations initiales de l’institution : recherche fondamentale, et éventuellement recherche dont les fruits pourraient être impliqués dans la médecine, l’industrie l’armée, et finalement être ‘utiles’ en quelque sens. Il ne faut pas oublier que, à l’inverse, la start-up est avant tout fondée sur une idée de gadget – soit, l’amélioration ingénieuse d’un fonctionnement généralement existant, possiblement porteuse de gains financiers par sa vente massive. L’App pour iPhone est le paradigme de la start-up, en ce sens. Pensons Candy Crush, pensons Siri, pensons Tinder…
Une telle référence au CNRS originel ne relève d’aucun passéisme; il s’agit dans cette affaire de ce que sont, en réalité, la recherche et l’université. Le modèle le plus simple, naïf, pour ne pas dire basique, en est le suivant : les chercheurs font de la science, cette science éventuellement fonde certaines technologies; mais les concepteurs de la science et de la technologie a priori ne vendent pas celles-ci, ceci est une autre histoire. Il s’agit là en effet d’industries, d’entreprises, et des départements R&D d’icelles pour l’interface avec la recherche scientifique et technique.
Bien entendu, il se pourrait que les mêmes personnes fassent l’un et l’autre. Wolfram et Mathlab sont sans doute la légende dorée en la matière (ou Brin et Page avec Google, Zuckerberg avec Facebook mais ils n’étaient pas encore chercheurs institutionnels lorsqu’ils montèrent la chose). Mais c’est là chose contingente.
D’ailleurs, qu’il y ait une interface par laquelle les développements scientifiques et technologiques peuvent être pris en charge par les entreprises, voilà même qui est reconnu et soutenu par l’Etat avec le Crédit impôt recherche (dont on sait par ailleurs le catastrophique palmarès).
Le CNRS par ailleurs n’est pas une entreprise privée. Il n’est pas Stanford ou Yale, pépinières desdits Brin, Page et Zuckerberg, qui sont, ultimement, des compagnies privées et dont la porosité avec le monde de l’entreprise est par définition bien supérieure. Dans ces conditions, que signifie cette idée que l’une des destinations du CNRS consiste à incuber des start-ups ?
D’autant qu’encore une fois, sauf à être aussi angéliste qu’un gauchiste tiers-mondiste, il n’y aura pas double ration de frites pour tout le monde : l’argent mis dans cet accompagnement de la startupisation n’ira pas aux chercheurs ancienne manière; il ira là où va le CIR, qui est déjà, bien entendu, volé aux chercheurs, soit dans la poche de ceux qui ont trop d’argent pour ne pas céder à la tentation d’en faire encore davantage.

Dans ces conditions, le plus sage est sans doute de se résoudre au nouveau monde de la recherche. En son sein, on constatera donc que chercher des connaissances, c’est véritablement ringard; chercher de l’argent, ça, c’est la modernité, le Graal, le « projet » des projets. Après tout, depuis le temps qu’on nous sert l’antienne de la tour d’ivoire qui a assez duré, du rapprochement université-entreprises, il fallait bien qu’un jour on y fût ou qu’on y arrivât: le chercheur lui-même est essentiellement une start-up en projet. Une start-start-up, si on veut, pour souligner l’inchoatif de la chose.

3.
Une fois résolu, une fois faite cette conversion au néolibéralisme qui sans doute coûte mais après tout ne coûte pas tant qu’elle ne rapporte, à terme, on peut tranquillement penser l’avenir du CNRS en imaginant toutes ces belles start-ups que la recherche en cours pourrait générer. Il agit certes d’extrapolation, mais après tout l’extrapolation n’est que la continuation de la perception par d’autres moyens.

Ainsi, suggérons modestement quelques idées.

Les laboratoires d’informatique du CNRS sont parmi les meilleurs au monde, comme on sait. La reconnaissance d’image a été développée sous diverses perspectives dans de nombreuses unités. Si quelques app simplettes la mobilisent, beaucoup d’innovations et moult ruptures sont encore à venir. Une application simple, dorénavant à portée ou presque, pourrait être élaborée par des chercheurs d’un labo travaillant sur ces questions. A partir de la photo d’une assiette pleine, le logiciel pourrait recomposer exactement le menu que s’apprête à ingérer le sujet. A partir de là, un algorithme de data mining prendrait le relai, et déterminerait des profils compatibles avec les gouts du mangeur, puisque chacun sait que les compatibilités amicales ou sentimentales sont, sinon causées par, du moins largement corrélées au goût alimentaire. Qui n’aime pas la pizza hawaïenne ne pourrait supporter longtemps de sortir avec un être humain dont l’absolu gastronomique est la pizza hawaïenne (ok: si cette abomination existe). Ce genre de faux pas deviendra impossible grâce à l’application Eat&Meet, qui déterminerait parmi tous les usagers de l’appli ceux qui sont compatibles avec vous sur la seule base d’un cliché de votre assiette. Introduire des requêtes de compatibilité dans les sites de rencontre est déjà connu, mais évidemment on en est encore à l’age de pierre puisque les données de base sont les réponses aux questions posées (« êtes vous de droite ? de gauche ? aimez vous les sportifs ? les geeks? »  On s’étonne qu’on n’aille pas loin avec ça…); ici, nulle question, simplement le fait indubitable du goût pour ou contre la pizza.
Le CNRS se retrouverait donc à la pointe conjointe du dating et du fooding.

Evidemment une telle technique de reconnaissance d’image pourrait être développée sous plusieurs angles. Calorex, par exemple, calculerait la quantité de calories présente dans l’assiette du sujet et, pour qui surveille sa ligne, indiquerait par un bip strident ou un choc électrique qu’il est temps de cesser de s’alimenter dans ladite assiette. Le lecteur complétera facilement l’éventail de possibilités.

Dans le même ordre d’idées, Odorex, appuyé sur les derniers protocoles chimiques de reconnaissance d’odeur et de physiologie cellulaire développés dans une dizaine de labos relevant de l’INSB, pourrait déterminer à tout instant la qualité chimique de son porteur, et lui indiquer qu’il est temps de se laver, ou pas. Ainsi, finies les douches inutiles, superfétatoires ou bien au contraire les odeurs indélicates persistantes.

Mais bien sûr la gamme de startups possibles excède de loin la reconnaissance visuelle ou olfactive. Le CNRS pourrait, tout simplement, par ses start-ups neuves, contribuer directement au bien-être de l’humanité.

Ainsi, on se doute bien que d’être exposés sans cesse à un déluge d’informations tragiques et catastrophiques, telles que le sont les bulletins d’information télévisés ou la presse, s’avère bien délétère pour l’humeur. Une étude de chercheurs du CNRS a d’ailleurs montré cela de matière quantitative, en soulignant que les chaînes télévisées d’information continue, ou l’accès constant via internet et ses réseaux sociaux à des milliers de canaux d’information divers renforce cette tendance anxiogène, d’autant qu’encore une fois, tous ces canaux filtrent le réel par un biais catastrophisant (1). Comme le dit le proverbe, on ne parle jamais des trains qui arrivent à l’heure. Or c’est la majorité des trains.
L’application TrainEx, pour « train d’excellence » contrecarrerait ainsi efficacement cette tendance. A tout instant, en effet, le sujet serait informé de tous les trais qui arrivent à l’heure dans toutes les gares du monde. Le lien à un système de webcams lui permettrait de voir ces arrivées de train en temps réel, puis de sélectionner ses gares de prédilection pour une rediffusion nocturne propice à un endormissement sain.

Dans une même veine, les Kawai Glasses s’adapteraient facilement sur les Google glasses qui ne devraient pas tarder à envahir le marché. Le logiciel intégré permettrait de remplacer tous les visages humains croisés dans une journée par des visages avenants de mignons chatons. Chacun sait en effet qu’une demi-heure dans le métro à contempler les mines renfrognées des autres voyageurs intensifie la pulsion suicidaire propre à tout un chacun. Les Kawai Glasses que le CNRS aurait contribué à confectionner et promouvoir se révéleraient donc être un instrument parfait, nécessaire même, pour la quête du bonheur dans les sociétés urbanisées.

La biologie au CNRS, autre champ d’excellence cultivé depuis fort longtemps, ne serait pas en reste. Grace aux technologies Crispr-Cas si médiatisées à raison depuis quelques mois, on peut comme on sait insérer dans un génome de n’importe quelle créature organique un gène permettant de produire l’objectif souhaité. Or de nos jours, toutes les belles pièces en fourrure que portaient les élégantes du siècle dernier ont été remplacées par des hideuses fourrures synthétiques, suite à la pression constante que fait peser sur l’amateur de belles choses poilues la sensiblerie antispéciste de nos contemporains. Un laboratoire du CNRS pourrait donc développer la technologie permettant de faire pousser un pelage en fourrure sur un épi de maïs. On rajouterait alors une phase de dé-pelage à la récolte du maïs et le tour serait joué: les amatrices d’atours d’exception pourraient de nouveau profiter des merveilles de la fourrure, comme aux temps bénis des Grace Kelly et des Sophia Loren. La start-up qui mettrait ainsi une technologie d’excellence au service des nobles causes réunies de la mode et de la protection des animaux pourrait à bon droit s’appeler Bardotex.

Bien entendu, dans cette explosion fastueuse de start-ups, les sciences humaines, autre fleuron du CNRS, ne seraient pas en reste. On pense ici au projet Excusex, une start-up qui développerait des excuses sociologiques d’excellence pour tous ceux qui en ont besoin, fraudeurs, délinquants, députés corrompus, terroristes, automobilistes en excès de vitesse, pédophiles, violeurs de parking ou du cercle familial… Ici, les sociologues du CNRS, dont on sait la passion pour excuser sociologiquement toutes les choses condamnables au nom d’un déterminisme de bon aloi, se ligueraient avec les spécialistes en data mining pour fournir immédiatement, à tout individu ayant besoin d’être pardonné, un plaidoyer absolument convaincant qui identifiera dans toute l’étendue de son existence, de ses antécédents, de son lieu de naissance, de ses origines, etc, les éléments ayant fait leurs preuves pour maximiser les circonstances atténuantes, éléments piochés dans une vaste base de données juridiques internationale étalonnée et explorée algorithmiquement par un logiciel dédié.
Grâce au CNRS, les SHS retrouveraient ainsi le sens de l’utilité publique qu’elles ont perdu depuis bien longtemps.

La liste ne s’arrête pas là. Mentionnons BHSP 2.0 (Black Hole Problem Solver 2.0), programme conjoint du CERN et du CNRS, qui poursuit la technologie issue de la fabrication inopinée de trous noirs miniatures dans le Large Hadron Collider. De même que le PC introduisit il y a trente ans dans les foyers domestiques, à l’échelle du particulier, une technologie auparavant réservée aux universités et aux centres de recherche militaires grâce au prodiges de la miniaturisation, de même l’idée de BHPS 2.0 consiste à rendre le trou noir accessible, sous une forme nanoscopique, à tout un chacun. Il suffira ensuite pour le possesseur de l’appli BHPS de désigner l’individu qu’il trouve fâcheux ou indésirable (le « Problème », dans le lexique de la start-up qui développe BHPS), pour lui envoyer directement, via son téléphone portable, un nano-trou noir à proximité. Le « problème » sera ainsi résolu immédiatement.
Encore une fois, les start-ups du CNRS seront pour beaucoup dans l’essor de l‘humanité vers une nouvelle ère de bonheur partagé, et en retour elles en retireront une gratification pécuniaire bien méritée.

Cette énumération n’est bien entendu pas exhaustive et nous encourageons nos lecteurs à monter derechef leurs propres projets de start-up. La science n’attend pas, et l’argent encore moins.

 

Collectif Kylo V. Nèr.

 

(1) Zhou C. and Lai. N (2014), « Too many bad news is not good news. » International Journal of Happiness Studies, 21: 134-156.

RECRUTEX.

RECRUTEX.
Une histoire de savoir-vivre.

1.
Appelons-le Jules. C’est un cousin de province, sympathique, un peu rustre, bon bougre indéniablement. La fabrique qui l’employait a fermé, concurrence, modernisation, mondialisation, une histoire banale, et le Jules se serait presque retrouvé à la rue. Il n’avait pas inventé l’eau chaude, ce bougre, ni les groupes de Lie (sans quoi ils se fussent nommés les groupes de Jules), mais il était volontaire, méticuleux, travailleur. Alors on l’a recruté sur un CDD sympa comme ingénieur informatique au Labo de Pisciculture Expérimentale de Marennes (LAPEX).
Mais ça, c’était avant. De nos jours, le CNRS est entré de plain pied dans le nouveau monde, et ce genre de déni de toutes les Règles de l’Excellence (Réglex) serait impossible.
C’est du moins l’histoire qu’on pourrait se raconter en lisant la nouvelle circulaire qu’Antoine Petit, nouveau commandant du vaisseau amiral de la recherche française (ledit CNRS) consacre au recrutement dans les unités CNRS.
Tout y en effet est agencé pour qu’une abomination telle que Cousin Jules, que l’Amirauté devait avoir en tête lors de la rédaction de telles consignes (sinon, pourquoi les écrire?), ne soit désormais plus possible (1).

Et de fait, pour excellentiser les recrutements, notre amirauté ne recule devant rien…. La circulaire est assortie d’un “Guide du recrutement“ sous régime de l’excellence (« HR Excellence in research », c’est le label, pour les intimes), qui en 53 pages fait le tour de la traçabilité des candidats (« on trace bien les chevaux »), la sélection des candidats, la publication des annonces… Comme l’indique le courrier du PDG du CNRS, la procédure dite HRS4R, dont l’initiative revient certes à l’Europe, entend assurer meilleure transparence de nos recrutements et visibilité de nos offres.
On y apprend des choses auxquelles on n’aurait jamais pensé, par exemple que « La qualité de l’expression de l’offre contribue à l’efficcacité du recrutement. ». Jusque là, comme à l’époque de Cousin Jules, on libellait les offres simplement, du style « Offre travail pour personne humaine adulte », et on s’étonnait que parfois le recrutement soit compliqué. Enfin, donc, une solution! Ceux qui disent que les chercheurs ne trouvent pas, à l’époque du CNRS de l’Excellence, ce sont définitivement des aigris et des mauvaises langues.
Evidemment, cette offre d’emploi dont l’expression est de qualité ne peut pas être traitée n’importe comment. Elle doit être affichée sur un nouveau site web dédié dit Portail Emploi. On sait gré aux concepteurs de la chose d’avoir souligné phonétiquement et littéralement la convergence de la chose avec Pôle Emploi. Les moteurs de recherche pourront glisser facilement de l’un à l’autre, de Portail à Pôle et vice-versa, ce qui correspond bien à la destination d’une bonne partie du vivier de jeunes docteurs possiblement chercheurs, compte tenu des politiques actuelles du financement du CNRS.
Comme il se doit, le maniement dudit Portail nécessite un apprentissage de quelques mois, mais le chercheur, c’est bien connu, n’a que ça à foutre, la raison de son existence étant de gaspiller un argent public qui va se raréfiant.

La sollicitude de l’amirauté pénètre jusqu’au détail. C’est ainsi que le chercheur se voit expliquée la marche à suivre pour recruter un doctorant, postdoctorant, un chercheur contractuel ou un ITA contractuel.
Citons donc ce texte lumineux, dont la sémantique et la syntaxe pourraient même rivaliser avec celles du Juché (2).

« La sélection des candidats est réalisée a minima en deux étapes :

L’étude du dossier : le dossier, composé d’au moins un C.V. et une lettre de motivation, permet aux acteurs du recrutement de déterminer les candidats ayant, à partir des informations fournies, les compétences requises pour occuper le poste à pourvoir. Ces candidats sont alors retenus pour un entretien de sélection ;
L’entretien de sélection : l’entretien permet aux acteurs du recrutement de vérifier la motivation, la compréhension de l’environnement et les compétences des candidats par rapport aux attendus du poste et de sélectionner, le cas échéant, le meilleur candidat. »

On aime l’expression ‘acteurs du recrutement’. Et surtout la nouveauté des réquisits. Cousin Jules, on n’eût jamais songé à lui demander un CV, d’ailleurs il ne savait pas écrire. On apprécie aussi qu’il faille maintenant penser à des entretiens. Jusque là, l’examen du signe astrologique du candidat était tenu pour suffisamment rigoureux pour recruter quelqu’un. On n’avait pas non plus pensé qu’il fallût que l’heureux recruté comprît quelque chose à son environnement. On sent poindre le nouveau monde dans nos laboratoires, et on imagine avec bonheur que la nouvelle génération de recrutés sera capable de trouver toute seule la machine à café au fond du couloir.

2.
C’est justement la phase dite « d’entretien » qui nous fait passer dans le monde de l’excellence et rejette à tout jamais des choses comme le recrutement de Cousin Jules dans les ténèbres du Moyen Age PréMacronien. On lit:
« Afin de renforcer la transparence et la qualité du recrutement, les entretiens avec les candidats sélectionnés seront conduits par au moins deux personnes dont le responsable direct de la personne à recruter. »

Parce qu’évidemment, une personne, c’est le règne de l’arbitraire, du pouvoir discrétionnaire et régalien du poutinisme de laboratoire. C’est le recrutement au faciès ou au fessier, c’est la corruption qui sourd et le sourd qui ne veut rien entendre, comme eût chanté Boby Lapointe.
Avec deux personnes, et avec l’obligation de publier sur le Portail Emploi la substance des entretiens (i.e. « tracer les dates des entretiens réalisés et les noms des responsables d’entretien »), nous entrons dans l’ère excellente et moderne de la transparence.
Et c’est là où le doute s’installe.
Car ces procédures, ces PV à publier, cette seconde personne nécessaire, on pourrait se dire, « c’est bien, ça permet d’éviter le localisme, le népotisme, le parrochialisme… » Et puis on se rappelle que la LRU était aussi vendue pour être un frein au localisme, et on en est revenu.
Alors on se dit que non, ce n’est pas tant la transparence le fond de la chose, que la méfiance, la suspicion généralisée. A lire ce guide, on ne se déprend pas de l’impression désagréable que le chercheur est a priori quelqu’un de pas fiable, de limite malhonnête. Quelqu’un qu’il faut surveiller par des mesures de contrôles emboitées les unes dans les autres et enserrées dans des procédures de standardisation toujours plus fortes.
La chose étant présentée de manière si retorse qu’à la contester on passe vite pour un thuriféraire du secret, du copinage, de l’entre-soi, voire de l’entre-mecs, de l’entre-blancs, de l’entre-riches… Qui donc s’opposerait à la transparence sinon celui qui a quelque chose à cacher, en effet, des intérêts à protéger, des privilèges à sauvegarder ?
Seulement il faut avoir le courage de dire que cette ère de la vidéosurveillance sans vidéosurveillance est en soi nauséabonde, qu’on ait ou pas quelque chose à cacher.
Suspicion à tous les étages, c’est donc le sentiment qui ressort de la lecture de ce guide du recrutement. Le chercheur, justement, doit être guidé : curieusement, ce sont là les propos des rapporteurs de la commission parlementaire sur la programmation de la recherche, dont le rapport a récemment été remis. Les chercheurs n’ont pas de cap, disent ils. Il leur en faudrait un. Il faut leur en fournir. « On ne sait pas combien ils dépensent sur le cancer ou le glyphosate », disent ils, c’est un monde. Tout ce rapport concocté par nos brillants parlementaires En Marche indique que la recherche est un gouffre à argent, et surtout un gouffre sans pilote (parce que les finances publiques sont sans doute très multigouffre, mais souvent, on sait chez quel de nos amis va l’argent). Il faut donc un pilote. Et dans le même temps, tiens, l’amirauté nous cuisine un guide du recrutement…
Exagérations que tout ceci ? Paranoïa du chercheur jaloux à l’extrême de sa petite indépendance, incapable de supporter que le politique mette son nez dans ses affaires alors que, au fond, qui donc le paye et lui donne les moyens de ses recherches si ce n’est la chose publique? Donc en retour, ne devrait-il pas être un peu ouvert, un peu hospitalier et tolérant, à l’image de ces professionnels parisiens du tourisme qui ont fini par apprendre au bout de vingt ans qu’il fallait cesser de mordre la main de qui les nourrit ?
Malheureusement non. Ceux qui doutent des présents propos et de leur ton délibérément négatif liront la grille d’analyse des candidatures, selon laquelle justement le recrutement doit se conduire.

3.
Si on prend la fiche CDD chercheur, la grille est découpée en 4 sections : parcours académique, expérience professionnelle, « compétences (savoir-faire et savoir-être) », « motivation et potentiel ». Dans chacune des catégories, plusieurs compétences sont listées, à évaluer de « insuffisant » à « très satisfaisant », avec possibilité de commentaire (voir annexe II).
Une remarque avant de poursuivre: ces grille sont indicatives et non contraignantes; ceci dit, avec le réquisit de publier les résultats des concours de recrutement dans un même portail centralisateur, et le souci légitime pour le chercheur de ne pas faire les choses un peu de travers dans cet univers de transparence, l’incitation à purement et simplement appliquer les grilles (et éventuellement produire les résultats en réponse à toute demande de justification) sera très forte. Donc ces grilles en la matière ne sont pas du tout anecdotiques.
Que contiennent-elles? En grande partie elles reflètent l’état contemporain de la recherche comme course généralisée aux financements. Ainsi on évaluera du candidat les « Expériences en dépôt et pilotage de projets »; mais surtout on se demandera si le candidat est bien motivé par le projet. On mesurera donc son «Adhésion au projet commun, engagement ». La ligne inférieure mentionne comme autre item l’« Intérêt pour le sujet scientifique ».
Commentaire simple et immédiat : la grille, sur le modèle de toute évaluation aujourd’hui, qu’elle ait lieu à la maternelle ou lors d’un entretien avec le RH d’une boite de consulting, découpe tout en compétences discrètes juxtaposées. La démarche n’est pas illégitime en soi; mais ici elle confine à l’absurde. Que penser par exemple d’un candidat adhérant à 100% au projet (« c’est notre projet! », sur un ton emphatique, comme le disaient certains à une époque récente..), mais n’ayant rien à taper de la question scientifique dont il traite ? Par principe, cette éventualité est laissée ouverte par la grille d’évaluation. Le présupposé d’indépendance des items de la grille est donc en soi stupide.
Citons maintenant quelques items de la rubrique « compétences »:
Organisation, méthode de travail et gestion des priorités
Adaptation aux contraintes du travail (horaires..)
Capacité à communiquer et à argumenter
Analyse, synthèse et esprit critique
Capacité à apprendre et à développer ses compétences
Flexibilité et adaptabilité
Créativité
Ici aussi, le caractère saugrenu de la juxtaposition saute aux yeux. Comment juger d’un candidat excellent en « adaptation aux contraintes horaires », hyperflexible mais pas foutu d’argumenter ? En droit, la grille pourrait le faire passer devant d’autres candidats moins flexibles, même si « doués de langage », comme dit Aristote de l’humain quelque part… (On notera en passant que fusionner en un seul item ‘communiquer’ et ‘argumenter’ ne va pas du tout de soi; certains des plus importants argumentaires scientifiques ont été développés par des gens pas très doués pour communiquer, qu’on pense à John Nash, William Hamilton, Ludwig Wittgenstein ou John Von Neumann…)
On dira que c’est exagéré, que bien sûr cette grille n’est qu’un adjuvant mais qu’on pense bien que le chercheur qui cherche à engager quelqu’un (« l’acteur du recrutement ») sait bien hiérarchiser tout cela dans sa tête… Oui mais justement! Dire cela, c’est reconnaître qu’il sait déjà, en gros, identifier la bonne personne lorsqu’il recrute, donc que la grille est totalement inutile…

Ainsi, si elle est utile, cette grille, c’est en réalité, pour une chose: introduire encore un peu plus dans l’univers de la recherche le lexique débilitant du management, auquel jusque là elle restait relativement immune (3). « Adaptation aux contraintes de travail », parce qu’on ne veut pas de ces cheminots qui râlent quand on les fait travailler à deux heures du matin ou 76 heures par semaine — mais simplement des individus flexibles qui savent se dire: « parce que c’est notre projet, et que ce projet vaut bien que je ne dorme plus pendant 16 jours d’affilée… » . « Flexibilité », « adaptivité », « créativité »… tout y est. Le chercheur recrute comme Apple tient ses entretiens d’embauche dans son anneau de verre géant et bullet-proof au coeur de la Silicon Valley…

Et au fond, le meilleur résumé de ce parasitage par les aspects les plus foireux du monde de l’entreprise et du management réside dans l’expression hideuse de « savoir être » (4).
On recrutera, désormais, des chercheurs qui ont su savoir-faire, mais aussi du savoir -être… Effectivement, beaucoup de gens ne savent pas être. Ils savent intégrer des fonctions complexes, jongler avec les régressions linéaires, lire du boustrophédon au petit déjeuner, mais ils ne savent pas être. Si du moins nous avons bien compris l’idée subtile ainsi exprimée…
Autrement dit ils ne savent pas… ils ne savent pas quoi exactement ?
Bien malin qui nous le dira. C’est par excellence le mot à la con, le mot vide, le mot bullshit, le mariage terrifiant du new age et du neomanagement, bref, l’horreur.
Et c’est cette horreur que la direction du CNRS instille dans ses éléments via cette nouvelle doctrine du recrutement, soit un pas de plus vers l’univers de la transparence, de la flexibilité, de l’adaptabilité, l’univers épuré de ses cheminots, de ses grévistes, de ses glandeurs pas foutus de sacrifier tout leur temps libre à notre projet même et surtout si de la science ils se tamponnent les aisselles, de ses chercheurs qui cherchent autre chose que de l’argent pour notre projet, et ainsi de suite.
Rétrospectivement, on s’étonne même que parmi tous ces glorieux savoir-êtres que les acteurs du recrutement doivent privilégier, on trouve encore « argumenter ». Mais qu’on se rassure, on sait bien que ce vestige de l’ancien monde ne survivra pas lors de la rédaction ultérieure de ces consignes.

 

(1) Il va sans dire que Cousin Jules est une fiction. Ceux à qui ce texte s’adressent savent ce qu’il en est vraiment des recrutements de postdoctorants, CDD etc, dans le monde de la recherche, y compris l’ancien monde. Cousin Jules est simplement l’image que l’amirauté nouvelle entend implicitement donner de ce qu’était la recherche avant l’ère de l’excellence.

(2) Les plus jeunes ou les moins érudits peuvent l’ignorer; l’immortel auteur du Juché n’est autre que le puits de lumière, guide éternel de l’humanité, Kim Il Sung.

(3) Nous soulignons ‘relativement’. Il faut aussi le dire vite…

(4) « Les plus foireux », parce que, si on nous donnait simplement les salaires de ces « agents du recrutement » de chez Apple, peu parmi nous diraient non…

Le collectif Kylo V. Nèr

Annexe I.
La procédure de recrutement du nouveau monde. Flowchart.

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Annexe II.
Grille d’analyse du recrutement.

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Il était un Petit navire

 

Il était un Petit navire…

par Kylo V. Nèr.

Au départ on pense à un jeu, un pari entre mecs bourrés : « tiens, pas cap’ de mettre trois fois ‘’innovation de rupture’’ en deux pages dans un message officiel ? »
Et puis finalement non, ce ne doit pas être ça. C’est vraiment le « message aux personnels » d’Antoine Petit, nouveau directeur du CNRS, suite à sa prise de fonctions. Un scientifique remarquable, qui a fait paraît-il un bon travail à la tête de l’INRIA.
Il y a donc là-derrière autre chose qu’un idiot défi.
Alors, forcément, on s’agace. Puis, on réfléchit à ce qui se passe ici. L’homme qui réfléchit, comme l’a superbement dit Rousseau, est un animal dépravé ; la dépravation fait alors son œuvre dans les esprits.

On est chercheur. On se souvient lorsqu’on arrivait dans le monde des sciences humaines des années 1990, il y avait encore de ces dinosaures de la recherche qu’on croisait dans les couloirs, qui d’année en année répétaient « je termine mon grand livre… », et qui au bout du compte et grâce aux deniers de l’Etat perçus pendant des décennies ne publièrent qu’une notice biographique d’Ampère ou Volta dans la gazette régionale d’EDF… On était content, au final, que ces fossiles fussent relégués au placard à balais par la nouvelle génération, celle qui pensait résultats, projets, listes de publications, bibliométrie, scientométrie, évaluations – un peu selon le modèle de l’outre-Atlantique déjà… On était enthousiaste, ou presque, on sentait le vent nouveau. Puis on a vu s’accumuler les acronymes, les Crac, les Ribac, la grande famille des EX, les Labex, les Equipex, les Idex, les Putex, la compétition acharnée pour récupérer les millions, comme dans un jeu télévisé célèbre, les agences de com’ sollicitées pour répondre aux appels d’offre… Mais on a joué le jeu: les h-indexes, les concours d’Exs, les projets COST ou ANR ou ESF ou MC ou H2020, etc. On était encore il y a si peu presque en phase avec la nouvelle direction de la recherche, laquelle, derrière son disruptif de chef, surenchérissait dans le style de ladite nouvelle génération. Presque.
Et puis aujourd’hui dans ce message que l’on reçoit et qu’on va lire, le CNRS est nommé: « vaisseau amiral de la recherche française ». On comprend bien, il en va de toute une stratégie complexe à mettre en place aujourd’hui, entre les universités en guerre (non, pardon, en « quête d’autonomie »), les divers plans européens de recherche, les polémiques sur le CICE et la part de la recherche dévolue à la R&D dans les entreprises, etc. Acceptons donc la métaphore maritime.
Ainsi, ce navire devra « avoir l’ambition de conforter cette place en développant des partenariats avec les acteurs du monde académique, universités, écoles et autres organismes de recherche, du monde industriel, grands groupes, PME/ETI et startup, les collectivités territoriales et notamment les conseils régionaux et les principaux acteurs sociaux. » Evidemment, on n’a rien contre la bonne entente ; mais tout de même, pourquoi les start-ups, les PME, les ETI, tout ce monde ? En quoi exactement les nouveaux développements scientifiques sur l’homotopie, la microhistoire ou la théorie des multivers devraient-ils intéresser les « conseils généraux » ? D’emblée, le message du directeur du CNRS affirme sa miscibilité affirmée avec tout un tas d‘instances qui n’ont pas grand-chose à voir avec la recherche.
Certes, le lecteur charitable dira qu’il faut faire la part de la novlangue de rigueur. Pour diriger ce cuirassé massif de la recherche, on doit sans doute accepter de parsemer son discours de signaux comme cette jolie phrase : « nous mettrons au cœur de notre action l’avancée des connaissances pour le rayonnement de la France, pour une société de progrès et pour des innovations de rupture. » Même si « société de progrès », c’est vide et ça ne veut rien dire, ça fait tout de même toujours plaisir, un peu comme de parler de la neige ou des voies sur berges à Paris…

Mais ce message au petit personnel porte, incontestablement un « message ». Relisons-y les « priorités » du CNRS :

• « Soutenir dans tous les domaines une recherche fondamentale au meilleur niveau mondial ;
• Promouvoir la pluridisciplinarité, en particulier autour des grands problèmes de société ;
• Travailler en lien avec les acteurs industriels et économiques sur les innovations de rupture ;
• Jouer un rôle moteur dans la présence de la recherche française au niveau international, notamment dans les grands programmes et infrastructures ;
• Refonder les partenariats avec des universités autonomes ;
• Apporter une culture et une expertise scientifiques aux décideurs, et à la société »

Si cela pourrait sembler consensuel à beaucoup, en réalité ces six points dessinent une orientation assez nette ; ainsi, seule la première de ces priorités a à voir avec la recherche, et le reste indique une stratégie dont on va maintenant questionner le bien fondé.
Il s’agit donc d’abord de penser l’insertion du CNRS dans ce qui n’est pas lui. Les universités, cela va de soi – mais quasiment tous les labos sont affiliés à des universités, donc pourquoi parler de « partenariat à refonder » ? La mention de la « place de la recherche française » indique simplement en creux que la recherche devient une grande arène compétitive et qu’il faut probablement accentuer la compétition à l’intérieur de la France, selon le principe biologique exact que les bons compétiteurs seront meilleurs en dehors de l’environnement s’ils sortent d’une compétition intraenvironnementale plus serrée.
Mais surtout, on voit bien comment la recherche ici viserait à satisfaire des demandes externes : les décideurs, les problèmes de société, les acteurs économiques, etc. Or, que veut dire exactement « travailler avec les acteurs industriels et économiques sur les innovations de rupture » ? Si cela consiste à aider à fabriquer l’iPhone 16, croit-on vraiment que cela se concilie aisément avec « soutenir dans tous les domaines une recherche fondamentale au meilleur niveau mondial » ?
Une telle ode à l’ « innovation de rupture » (1) , dont on sait bien qu’elle ne provient pas des labos d’informatique ou de paléoanthropologie du CNRS, mais bien de de « ceux qui ont réussi » (2) , y a-t-on réfléchi vraiment ? En quoi l’innovation serait-elle un but en soi de la recherche ? Bêtement, on pensait que la recherche vise à la connaissance (on est complètement 1.0, au fond..).
Par exemple, innover pour atteindre l’iPad 18 Stellar directement connecté à un patch intracérébral, afin d’envoyer toutes les données sur nos rythmes de vie à des fabricants d’oreiller e-alive ou de sextoys éthiques chinois, est-ce vraiment la marque d’une « société de progrès » ? Pour le dire ingénument, est-ce juste, est-ce bien? Puisqu’en tout cas il n’est plus question d’être vrai…
Et d’ailleurs sait-on vraiment ce que l’on dit quand on vante cette « innovation » sur tous les tons ? On a pu très sérieusement soutenir que l’innovation, au fond, la vraie, c’est fini, puisque toutes les technologies dont on use ont été élaborées dans les années 50-80 : nucléaire, computation, protocoles internet, supraconductivité… ; et le reste, aujourd’hui, ne serait que raffinement incrémentiel. Thèse discutable, certes, mais on y pense ici simplement parce que l’innovationisme au fond ne va réellement pas de soi; et qu’en revanche un beau problème pour chercheurs consisterait à évaluer cette thèse minoritaire et apparemment paradoxale…
Certes il y aurait un argument économique à cet enthousiasme pour l’innovation de rupture : en dernière instance – et sans doute Marx lui même serait d’accord avec ça – c’est l’innovation qui alimente la croissance (économique). On l’entend ; mais précisément, est-ce bien le moment de tout indexer sur la croissance ? N’y a t il pas un sens à écouter un instant le discours qui questionne la valorisation inconditionnelle de la croissance comme but? On sait bien que la planète est en mauvais état, avec son climat changeant et ses animaux en voie d’extinction galopante : est-ce le bon contexte pour croître sans se poser de questions ? Et de continuer ainsi cette sorte de course aux armements entre solutions technologiques à des problèmes, puis problèmes neufs posés par ces solutions, puis nouvelles solutions technologiques à ces nouveaux problèmes, et ainsi de suite – cycle vicieux dont on a montré à quel point il faisait corps avec la modernité ? (3)
Peut-être la réponse à ces questions est-elle quand même un grand « oui ». Reste que se les poser, concevoir les moyens de les formuler rigoureusement et de les résoudre (donc avec des données, des modèles, des théories, voire un minimum de réflexion et de mise en perspective, etc.) constitue justement une part de ce que veut dire faire de la « recherche fondamentale » ! Présupposer qu’il va de soi que l’on doive activement startuper en navire amiral de l’innovation de rupture qui entraînera « sans silo » (4)  les collectivités territoriales, c’est exactement le contraire de la recherche fondamentale.
Et c’est bien cela qui est choquant dans ce message aux chercheurs entérinant sans distance aucune l’exaltation contemporaine de l’innovation, le mythe de la start-up fraîche et créative comme visage de la modernité, l’alignement sur la compétition mondiale généralisée. Sans compter l’ancillarisation de la recherche même, au service des « acteurs industriels » et des « décideurs »… Là où près de 70% des start-ups en réalité se plantent, où l’industrie et l’économie au fond sont à la traîne de la finance au sein de laquelle se joue la vraie guerre économique, où les « problèmes de société » sont définis par un calendrier changeant, au gré des émotions publicisées et des stratégies politiciennes, on voudrait que la recherche se modelât et se pliât à ces contraintes qui n’en sont que pour ceux qui se les donnent ?
Ne nous méprenons pas : on n’entame pas ici le refrain de la recherche fondamentale contre la recherche « appliquée », la dénonciation gauchiste de toute collaboration avec le privé et l’industrie, l’éloge collatéral de la gratuité du savoir désintéressé – armé de l’argument récurrent que les grandes avancées technologiques ou scientifiques proviennent de spéculations totalement déconnectées de tout but pratique (e.g. la géométrie riemanienne, la physique quantique, l’algèbre booléenne, etc.). Non, on n’a évidement rien contre le fait que la recherche coopère avec l’industrie, que la biologie par exemple ait un œil sur le traitement des maladies, ou la logique une parenté avec la microinformatique. C’est d’ailleurs déjà ainsi dans le travail quotidien du chercheur individuel. Mais la présente réaction agacée vient ici du fait que, quoiqu’il en soit de tout l’intérêt de l’application de la recherche, et quelle que soit l’indéniable vérité contenue dans l’affirmation de notre nouveau président selon laquelle « la science est à l’origine de beaucoup d’innovations de rupture qui permettent la création d’emplois et de valeur », ce n’est pas là le but et l’essence de la recherche. Celle-ci ne s’est aucunement constituée « pour le rayonnement de la France, pour une société de progrès et pour des innovations de rupture », et si elle l’atteint c’est en quelque sorte par surcroît.
Pour résumer, on voit bien combien ce message venu d’en haut prolonge et entérine tout ce qui investit le monde de la recherche, et dont on comprend qu’en réalité cela était à l’oeuvre depuis bien longtemps, bien avant ce macronisme devenu aujourd’hui notre lot :
– le langage de l’entreprise moderne (« livrables » « work packages », « flow chart », « teambuilding », « piaïe » (5), etc.) soucieuse du bien-être de ses salariés – avec aujourd’hui ses chief happiness officers – mais gouvernée par une concurrence auparavant inouïe ;
– le court-termisme total indexé sur la sphère médiatique qui détermine les « grands problèmes de société »: on aura vu afficher des postes universitaires dédiés à cette « radicalisation » dont personne n’est foutu de donner une définition non-inepte, puis des millions donnés aux « réfugiés » états-uniens pour sauver la planète parce que le grand méchant Trump les en empêche depuis un an, puis des fonds sortis de nulle part pour demander à la recherche de combattre de le terrorisme et le « complotisme »…
– la mise en scène grotesque de la recherche – ainsi, on voit des jeunes femmes et des jeunes gens sommés de jouer au stand-up comedian pour présenter à un public une thèse sur la réduction des télomères ou les naines blanches « en 180 secondes » – et bientôt en un tweet, avant que l’exercice même de la thèse ne se réduise à un « thread » ou un « storify »…

Ainsi on repense au vent nouveau qui se levait il y a vingt ans et, sans toutefois donner raison aux dinosaures évoqués plus haut, on se dit que c’est allé trop loin ; qu’il faudrait au contraire que le monde académique résistât, affirmât que les thèses ne se font pas en 180 secondes, que la recherche, si elle doit certes savoir se dire au grand public, n’est pas toute entière une affaire de comm-comm (« Commercialisation & Communication »), une béquille pour start-ups pourrissantes, une tactique pour au final générer plus d’emplois et de plus-values (6). Qu‘à ce compte là, avec les diplômes et les compétences qu’on a, autant aller travailler dans la banque, c’est tout aussi honorable, mieux payé et, dans l’état actuel des choses, moins con.
Seulement le message de Petit ne va pas du tout dans ce sens-là… En revanche, il vient de donner simultanément raison aux adversaires de toujours qui hantaient les couloirs de l’université pour se haïr immémorialement : le syndicaliste barbu pour qui a priori « le capitalisme c’est le mal », et le vieux réac en costume, convaincu que de toutes façons tout est foutu depuis qu’on a cessé de parler latin. Tous deux râlent comme toujours ; et ils peuvent râler, car malheureusement le monde semble leur avoir donné raison ces jours-ci, il a bel et bien oublié le lien étroit et quasi-trivial entre science et connaissance, à force de le recouvrir de cette langue dont bureaucrates, « communicants » et publicitaires tirent sinon leur pécule, du moins leur jouissance.

 

(1) “Breakthrough innovation”, dans la version anglaise, et on se demande pourquoi “disruption” a disparu dans l’affaire.

(2) L’allusion ici va à la métaphore dite ‘de la gare’, appelée sans doute à devenir célèbre pour les historiens du macronisme; le chef de l’Etat y partitionait la société en ‘ceux qui ont réussi’ et ‘ceux qui ne sont rien’.

(3) On pourrait soutenir que l’insuffisance des solutions purement technologiques, due au fait qu’elles induisent de nouveaux problèmes, était déjà envisagée par l’économiste néoclassique Stanley Jevons dans The coal question (1865). Evidement il y a aussi de nombreuses analyses marxistes de cette question, attribuant l’insuffisance de toute ‘solution’ technologique à la persistance du régime de production capitaliste – e.g. Sweezy, P. “The Guilt of Capitalism,” Monthly Review, 49, 2.

(4) C’est dans le “message aux personnels” ; merci de nous expliquer un jour.

(5) Pour les intimes ; sinon PI, acronyme de « Principal Investigator ».

(6) Comme cela est aussi explicitement dit dans ce « message personnel ».